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{{titre|L’Unique et sa propriété|[[Max Stirner]]<br><small>(1845)</small>|A. — MA PUISSANCE}} | {{titre|L’Unique et sa propriété|[[Max Stirner]]<br><small>(1845)</small>|A. — MA PUISSANCE}} | ||
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Le Droit est l'Esprit de la société. Si la Société a une volonté, c'est précisément | Le Droit est l'Esprit de la société. Si la Société a une volonté, c'est précisément | ||
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elle n'existe que par le fait d'exercer une souveraineté sur l'individu, on peut dire que | elle n'existe que par le fait d'exercer une souveraineté sur l'individu, on peut dire que | ||
le Droit est sa volonté souveraine. La justice est l'utilité de la société, disait Aristote. | le Droit est sa volonté souveraine. La justice est l'utilité de la société, disait Aristote. | ||
Tout droit établi est un droit étranger, un droit que l'on m' « accorde », dont on | Tout droit établi est un droit étranger, un droit que l'on m' « accorde », dont on | ||
me « permet de jouir ». Aurais-je le bon droit de mon côté parce que le monde entier | me « permet de jouir ». Aurais-je le bon droit de mon côté parce que le monde entier | ||
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pour cela raison. Le fait d'avoir raison ou d'avoir tort est absolument indépendant de | pour cela raison. Le fait d'avoir raison ou d'avoir tort est absolument indépendant de | ||
l'approbation et du fou et du sage. | l'approbation et du fou et du sage. | ||
C'est cependant ce droit, qui n'est que l'approbation d'autrui, que nous avons | C'est cependant ce droit, qui n'est que l'approbation d'autrui, que nous avons | ||
jusqu'à présent travaillé à obtenir. Lorsque nous cherchons notre droit, nous nous | jusqu'à présent travaillé à obtenir. Lorsque nous cherchons notre droit, nous nous | ||
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de désigner comme étant le droit ? Peut-il me donner raison lorsque je réclame un | de désigner comme étant le droit ? Peut-il me donner raison lorsque je réclame un | ||
droit qui ne correspond pas à ce que le Sultan appelle le droit ? Peut-il, par exemple, | droit qui ne correspond pas à ce que le Sultan appelle le droit ? Peut-il, par exemple, | ||
m'accorder le droit de haute trahison, si cette dernière n'est pas un droit aux yeux du | m'accorder le droit de haute trahison, si cette dernière n'est pas un droit aux yeux du | ||
Sultan ? Ce tribunal — le tribunal de la censure, par exemple — peut-il me reconnaître | Sultan ? Ce tribunal — le tribunal de la censure, par exemple — peut-il me reconnaître | ||
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autant que ce droit d'autrui concorde avec le mien, je pourrai y trouver aussi ce | autant que ce droit d'autrui concorde avec le mien, je pourrai y trouver aussi ce | ||
dernier. | dernier. | ||
L'État ne permet pas que deux hommes en viennent aux mains ; il s'oppose au | L'État ne permet pas que deux hommes en viennent aux mains ; il s'oppose au | ||
duel. La moindre rixe est punie, alors même qu'aucun des combattants n'appellerait la | duel. La moindre rixe est punie, alors même qu'aucun des combattants n'appellerait la | ||
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d'être toi et moi, sont un chef de famille et son enfant : la famille, et le père en son | d'être toi et moi, sont un chef de famille et son enfant : la famille, et le père en son | ||
nom, a des droits que moi, l'individu, je n'ai pas. | nom, a des droits que moi, l'individu, je n'ai pas. | ||
La Gazette de Voss (Vossige Zeitung) nous présente le type de l'État fondé sur le | La Gazette de Voss (Vossige Zeitung) nous présente le type de l'État fondé sur le | ||
Droit. Ici, tout doit être tranché par le juge et par un tribunal. Le tribunal suprême de | Droit. Ici, tout doit être tranché par le juge et par un tribunal. Le tribunal suprême de | ||
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cette loi ; quant à l'écrivain, il n'en est que plus étroitement soumis à la loi dont | cette loi ; quant à l'écrivain, il n'en est que plus étroitement soumis à la loi dont | ||
l'autorité est renforcée de toute la « puissance sacrée du Droit ». | l'autorité est renforcée de toute la « puissance sacrée du Droit ». | ||
Que j'aie le droit pour moi ou contre moi, nul autre que moi-même n'en peut être | Que j'aie le droit pour moi ou contre moi, nul autre que moi-même n'en peut être | ||
juge. Tout ce que les autres peuvent faire, c'est juger si mon droit est ou n'est pas | juge. Tout ce que les autres peuvent faire, c'est juger si mon droit est ou n'est pas | ||
d'accord avec le leur, et apprécier si, pour eux aussi, il est un droit. | d'accord avec le leur, et apprécier si, pour eux aussi, il est un droit. | ||
Envisageons encore la question à un autre point de vue. Je dois dans un sultanat | Envisageons encore la question à un autre point de vue. Je dois dans un sultanat | ||
respecter le droit du Sultan, en république le droit du peuple, dans la communauté | respecter le droit du Sultan, en république le droit du peuple, dans la communauté | ||
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se le garder intact, tous l'exerceront d'eux-mêmes ; que l'individu ne s'inquiète donc | se le garder intact, tous l'exerceront d'eux-mêmes ; que l'individu ne s'inquiète donc | ||
pas de tous et défende son droit sans se faire le zélateur d'un droit de tous ! | pas de tous et défende son droit sans se faire le zélateur d'un droit de tous ! | ||
Mais les réformateurs sociaux nous prêchent un « droit de la Société ». Par lui, | Mais les réformateurs sociaux nous prêchent un « droit de la Société ». Par lui, | ||
l'individu devient l'esclave de la Société, il n'a de droits que si la Société lui en donne, | l'individu devient l'esclave de la Société, il n'a de droits que si la Société lui en donne, | ||
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pas moins aucun droit car, dans un cas comme dans l'autre, tout ce que je puis avoir | pas moins aucun droit car, dans un cas comme dans l'autre, tout ce que je puis avoir | ||
n'est pas mon droit, mais un droit étranger à moi. | n'est pas mon droit, mais un droit étranger à moi. | ||
Lorsqu'on parle de droit, il est une question qu'on se pose toujours : « Qui, ou | Lorsqu'on parle de droit, il est une question qu'on se pose toujours : « Qui, ou | ||
quelle chose, me donne le droit de faire ceci ou cela ? » Réponse : « Dieu, l'Amour, la | quelle chose, me donne le droit de faire ceci ou cela ? » Réponse : « Dieu, l'Amour, la | ||
Raison, l'Humanité, etc.! » Eh ! non, mon ami : ce qui te le donne, ce droit, c'est ta | Raison, l'Humanité, etc.! » Eh ! non, mon ami : ce qui te le donne, ce droit, c'est ta | ||
force, ta puissance, et rien d'autre (ta raison, par exemple, peut te le donner). | force, ta puissance, et rien d'autre (ta raison, par exemple, peut te le donner). | ||
Le Communisme, qui admet que les hommes « ont naturellement des droits | Le Communisme, qui admet que les hommes « ont naturellement des droits | ||
égaux », se contredit en soutenant que les hommes ne tiennent, de la nature aucun | égaux », se contredit en soutenant que les hommes ne tiennent, de la nature aucun | ||
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sur leurs enfants et à ces derniers des droits sur leurs parents : il supprime la famille. | sur leurs enfants et à ces derniers des droits sur leurs parents : il supprime la famille. | ||
La nature ne donne absolument aucun droit aux parents, aux frères et aux soeurs, etc. | La nature ne donne absolument aucun droit aux parents, aux frères et aux soeurs, etc. | ||
Au fond, ce principe nettement révolutionnaire ou babouviste repose sur une conception | Au fond, ce principe nettement révolutionnaire ou babouviste repose sur une conception | ||
religieuse, autrement dit, fausse. Qui peut s'enquérir du « Droit » s'il ne se | religieuse, autrement dit, fausse. Qui peut s'enquérir du « Droit » s'il ne se | ||
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dire quelque chose de sacré ? L' « égalité des droits » que proclama la Révolution | dire quelque chose de sacré ? L' « égalité des droits » que proclama la Révolution | ||
n'est, sous un autre nom, que l' « égalité chrétienne », l'égalité fraternelle qui règne | n'est, sous un autre nom, que l' « égalité chrétienne », l'égalité fraternelle qui règne | ||
entre les enfants de Dieu, entre les Chrétiens ; c'est, en un mot, la fraternité | entre les enfants de Dieu, entre les Chrétiens ; c'est, en un mot, la fraternité <ref>En français dans le texte.(Note du Traducteur.)</ref>. | ||
Toute controverse sur le Droit mérite d'être flagellée de ces paroles de Schiller : | Toute controverse sur le Droit mérite d'être flagellée de ces paroles de Schiller : | ||
« II y a bien des années déjà que je me sers de mon nez pour sentir ; | « II y a bien des années déjà que je me sers de mon nez pour sentir ; | ||
ai-je donc réellement sur lui un droit indiscutable ? » | ai-je donc réellement sur lui un droit indiscutable ? » | ||
En donnant à l'égalité l'estampille du Droit, la Révolution prenait position sur le | En donnant à l'égalité l'estampille du Droit, la Révolution prenait position sur le | ||
terrain de la religion, dans le domaine du sacré, de l'idéal. De là, depuis, la lutte pour | terrain de la religion, dans le domaine du sacré, de l'idéal. De là, depuis, la lutte pour | ||
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essaie naturellement de convaincre l'autre d' « injustice ». Tel est le procès qui est | essaie naturellement de convaincre l'autre d' « injustice ». Tel est le procès qui est | ||
pendant depuis la Révolution. | pendant depuis la Révolution. | ||
Vous voulez que le droit soit pour vous et contre les autres ; mais ce n'est pas | Vous voulez que le droit soit pour vous et contre les autres ; mais ce n'est pas | ||
possible : vis-à-vis d'eux, vous restez éternellement « dans votre tort », car ils ne | possible : vis-à-vis d'eux, vous restez éternellement « dans votre tort », car ils ne | ||
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peuples qui se laissent maintenir en tutelle n'ont pas droit à l'émancipation : ce n'est | peuples qui se laissent maintenir en tutelle n'ont pas droit à l'émancipation : ce n'est | ||
qu'en cessant d'être en tutelle qu'ils acquerront le droit d'être émancipés. | qu'en cessant d'être en tutelle qu'ils acquerront le droit d'être émancipés. | ||
Tout cela revient simplement à ceci : Ce que tu as la force d'être, tu as aussi le | Tout cela revient simplement à ceci : Ce que tu as la force d'être, tu as aussi le | ||
droit de l'être. C'est de moi seul que dérive tout droit et toute justice ; j'ai le droit de | droit de l'être. C'est de moi seul que dérive tout droit et toute justice ; j'ai le droit de | ||
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compagnons. S'il est une chose que je n'ai pas le droit de faire, c'est que je ne la fais | compagnons. S'il est une chose que je n'ai pas le droit de faire, c'est que je ne la fais | ||
pas de propos délibéré, c'est-à-dire que je ne m'y autorise pas moi-même. | pas de propos délibéré, c'est-à-dire que je ne m'y autorise pas moi-même. | ||
C'est à Moi de décider ce qui est pour moi le droit. Hors de moi, pas de droit. Ce | C'est à Moi de décider ce qui est pour moi le droit. Hors de moi, pas de droit. Ce | ||
qui m’ « est juste » est juste. Il se peut que les autres ne jugent pas pour cela que c'est | qui m’ « est juste » est juste. Il se peut que les autres ne jugent pas pour cela que c'est | ||
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l'avantage ; si les autres enfants agréent et reconnaissent cet acte, c'est leur acte à eux | l'avantage ; si les autres enfants agréent et reconnaissent cet acte, c'est leur acte à eux | ||
qui les rend dignes d'être sujets. | qui les rend dignes d'être sujets. | ||
Que ce soit la nature qui me donne un droit, ou que ce soient Dieu, le suffrage populaire, | Que ce soit la nature qui me donne un droit, ou que ce soient Dieu, le suffrage populaire, | ||
etc., ce droit sera toujours le même, ce sera un droit étranger, que je ne me | etc., ce droit sera toujours le même, ce sera un droit étranger, que je ne me | ||
donne pas ou que je ne prends pas. | donne pas ou que je ne prends pas. | ||
D'après les Communistes, la même somme de travail donne droit à la même | D'après les Communistes, la même somme de travail donne droit à la même | ||
somme de jouissance. Auparavant, on s'était demandé si ce n'est pas l'homme « vertueux | somme de jouissance. Auparavant, on s'était demandé si ce n'est pas l'homme « vertueux | ||
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de jouissance. Jouis, et tu auras le droit de jouir. Mais si après avoir travaillé tu te | de jouissance. Jouis, et tu auras le droit de jouir. Mais si après avoir travaillé tu te | ||
laisses ravir la jouissance — « ce n'est que justice ». | laisses ravir la jouissance — « ce n'est que justice ». | ||
Emparez-vous de la jouissance, et elle vous appartiendra de droit ; mais quelle que | Emparez-vous de la jouissance, et elle vous appartiendra de droit ; mais quelle que | ||
soit l'ardeur de vos désirs, si vous ne la saisissez pas, elle restera le « droit bien | soit l'ardeur de vos désirs, si vous ne la saisissez pas, elle restera le « droit bien | ||
acquis » de ceux dont elle est le privilège. Elle est leur droit, comme elle eût été votre | acquis » de ceux dont elle est le privilège. Elle est leur droit, comme elle eût été votre | ||
droit si vous la leur aviez arrachée. | droit si vous la leur aviez arrachée. | ||
Sur la question du droit de propriété, la lutte est ardente et tumultueuse. Les | Sur la question du droit de propriété, la lutte est ardente et tumultueuse. Les | ||
Communistes soutiennent 1 que « la terre appartient à celui qui la cultive, et ses | Communistes soutiennent <ref>1 Auguste BECKER : Volksphilosophie, p, 23 sq.</ref> que « la terre appartient à celui qui la cultive, et ses | ||
produits à ceux qui les font naître ». Je pense qu'elle appartient à celui qui sait la | produits à ceux qui les font naître ». Je pense qu'elle appartient à celui qui sait la | ||
prendre ou qui ne se la laisse pas enlever. S'il s'en empare et la fait sienne, il aura non | prendre ou qui ne se la laisse pas enlever. S'il s'en empare et la fait sienne, il aura non | ||
seulement la terre, mais encore le droit à sa possession. C'est là le droit égoïste, qui | seulement la terre, mais encore le droit à sa possession. C'est là le droit égoïste, qui | ||
peut se formuler ainsi : « Je le veux, donc c'est juste. » | peut se formuler ainsi : « Je le veux, donc c'est juste. » | ||
Autrement compris, le droit est une chose dont on fait ce qu'on veut. Le tigre qui | Autrement compris, le droit est une chose dont on fait ce qu'on veut. Le tigre qui | ||
m'attaque est dans son droit, et moi qui l'abats, je suis également dans mon droit. Ce | m'attaque est dans son droit, et moi qui l'abats, je suis également dans mon droit. Ce | ||
n'est pas mon droit que je défends contre lui, c'est moi. | n'est pas mon droit que je défends contre lui, c'est moi. | ||
Le droit humain étant toujours un droit accordé, il n'est jamais autre chose qu'un | Le droit humain étant toujours un droit accordé, il n'est jamais autre chose qu'un | ||
don, une « concession » que les hommes se font l'un à l'autre. Si l'on reconnaît par | don, une « concession » que les hommes se font l'un à l'autre. Si l'on reconnaît par | ||
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« Du droit qui est né avec nous, | « Du droit qui est né avec nous, | ||
de celui-là, hélas ! il n'est pas question. » | de celui-là, hélas ! il n'est pas question. » | ||
Mais quelle espèce de droit pourrait bien être né avec moi ? Est-ce le droit | Mais quelle espèce de droit pourrait bien être né avec moi ? Est-ce le droit | ||
d'aînesse, le droit d'hériter d'un trône, de recevoir une éducation princière — ou bien | d'aînesse, le droit d'hériter d'un trône, de recevoir une éducation princière — ou bien | ||
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dit un homme. Je vous accorde que tous naissent hommes, et qu'en cela tous sont | dit un homme. Je vous accorde que tous naissent hommes, et qu'en cela tous sont | ||
égaux. | égaux. | ||
Mais pourquoi le sont-ils? Pour cette seule raison qu'ils ne se montrent, se | Mais pourquoi le sont-ils? Pour cette seule raison qu'ils ne se montrent, se | ||
manifestent encore que comme de simples — enfants des hommes, de petits hommes | manifestent encore que comme de simples — enfants des hommes, de petits hommes | ||
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d'eux-mêmes quelque chose, qui se sont faits quelque chose et ont cessé d'être | d'eux-mêmes quelque chose, qui se sont faits quelque chose et ont cessé d'être | ||
uniquement « enfants des hommes » pour devenir fils de — leur propre activité | uniquement « enfants des hommes » pour devenir fils de — leur propre activité | ||
créatrice. Ces derniers possèdent plus que les simples droits trouvés dans leur berceau | créatrice. Ces derniers possèdent plus que les simples droits trouvés dans leur berceau: ils ont acquis des droits. Quel sujet de discussions, et quel champ de bataille ! C'est le vieux combat des droits innés de l'homme et des droits acquis qui se rallume. | ||
: ils ont acquis des droits. Quel sujet de discussions, et quel champ de bataille ! C'est | |||
le vieux combat des droits innés de l'homme et des droits acquis qui se rallume. | |||
Alléguez vos droits innés, et quelqu'un ne manquera pas de vous objecter les droits | Alléguez vos droits innés, et quelqu'un ne manquera pas de vous objecter les droits | ||
acquis ; vous vous appuyez tous deux sur le « terrain du droit », car chacun a un | acquis ; vous vous appuyez tous deux sur le « terrain du droit », car chacun a un | ||
« droit » qui s'oppose à celui des autres : l'un a un droit inné ou naturel, l'autre un | « droit » qui s'oppose à celui des autres : l'un a un droit inné ou naturel, l'autre un | ||
droit acquis et « bien acquis ». | droit acquis et « bien acquis ». | ||
Tant que vous vous tiendrez sur le terrain du droit, vous ne sortirez pas de la — | Tant que vous vous tiendrez sur le terrain du droit, vous ne sortirez pas de la — | ||
chicane et vous ergoterez indéfiniment. Autrui ne peut ni vous donner raison, ni faire | chicane et vous ergoterez indéfiniment. Autrui ne peut ni vous donner raison, ni faire | ||
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rien, vous vous ferez de la bile en silence ou vous serez sacrifiés comme des fous | rien, vous vous ferez de la bile en silence ou vous serez sacrifiés comme des fous | ||
encombrants. | encombrants. | ||
Bref, Chinois, mes amis, n'invoquez pas le droit ; ne pariez pas du « droit qui est | Bref, Chinois, mes amis, n'invoquez pas le droit ; ne pariez pas du « droit qui est | ||
né avec vous »; c'est aussi inutile que de parier de vos « droits acquis ». | né avec vous »; c'est aussi inutile que de parier de vos « droits acquis ». | ||
Vous reculez avec effroi devant les autres parce que vous croyez voir se dresser | Vous reculez avec effroi devant les autres parce que vous croyez voir se dresser | ||
auprès d'eux le spectre du droit, combattant à leur côté comme une déesse secourable | auprès d'eux le spectre du droit, combattant à leur côté comme une déesse secourable | ||
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simplement : Est-ce que je veux ce que veut mon adversaire ? Non ! Eh bien ! quand | simplement : Est-ce que je veux ce que veut mon adversaire ? Non ! Eh bien ! quand | ||
mille diables ou mille dieux combattraient avec lui, je l'attaque ! | mille diables ou mille dieux combattraient avec lui, je l'attaque ! | ||
Un « État fondé sur le Droit », État tel que la Gazette de Voss entre autres en | Un « État fondé sur le Droit », État tel que la Gazette de Voss entre autres en | ||
pourrait être l'organe, exige qu'un employé ne puisse être révoqué que par un juge et | pourrait être l'organe, exige qu'un employé ne puisse être révoqué que par un juge et | ||
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coupable » d'un des « crimes » prévus par la loi, et, le cas échant, après preuve faite, | coupable » d'un des « crimes » prévus par la loi, et, le cas échant, après preuve faite, | ||
de prononcer contre lui la révocation « de par la loi ». | de prononcer contre lui la révocation « de par la loi ». | ||
Le juge est perdu s'il cesse d'être « mécanique » et s'écarte de « la lettre du code ». | Le juge est perdu s'il cesse d'être « mécanique » et s'écarte de « la lettre du code ». | ||
Car s'il ne fait pas abstraction de toute opinion qu'il peut avoir en tant qu'homme | Car s'il ne fait pas abstraction de toute opinion qu'il peut avoir en tant qu'homme | ||
privé, s'il se laisse influencer par cette opinion, il cesse de faire acte de magistrat ; | privé, s'il se laisse influencer par cette opinion, il cesse de faire acte de magistrat ; | ||
comme juge, il ne peut être que l'organe impersonnel de la loi. Mais parlez-moi de ces | comme juge, il ne peut être que l'organe impersonnel de la loi. Mais parlez-moi de ces | ||
vieux parlements français qui ne prétendaient pas qu'un texte eût force de loi avant | vieux parlements français qui ne prétendaient pas qu'un texte eût force de loi avant | ||
d'avoir subi leur examen et reçu leur approbation ! Ceux-là au moins jugeaient | d'avoir subi leur examen et reçu leur approbation ! Ceux-là au moins jugeaient | ||
suivant leur droit à eux et ne se prêtaient pas à n'être que des machines dans les mains | suivant leur droit à eux et ne se prêtaient pas à n'être que des machines dans les mains | ||
du législateur, encore qu'ils fussent en somme, comme juges, leurs propres machines. | du législateur, encore qu'ils fussent en somme, comme juges, leurs propres machines. | ||
On dit, lorsqu'un criminel est puni, qu'il n'a que ce qu'il mérite : le châtiment est | On dit, lorsqu'un criminel est puni, qu'il n'a que ce qu'il mérite : le châtiment est | ||
son droit ; mais l'impunité est tout autant son droit. Si son entreprise réussit, il est | son droit ; mais l'impunité est tout autant son droit. Si son entreprise réussit, il est | ||
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que nous lui infligeons n'est que notre droit à nous et non le sien. Notre droit réagit | que nous lui infligeons n'est que notre droit à nous et non le sien. Notre droit réagit | ||
contre le sien, et si le droit est contre lui, c'est que — nous avons le dessus. | contre le sien, et si le droit est contre lui, c'est que — nous avons le dessus. | ||
Ce qui dans une société est conforme au droit, ce qui est juste, est formulé par la | Ce qui dans une société est conforme au droit, ce qui est juste, est formulé par la | ||
Loi. | Loi. | ||
Quelle que soit la loi, le devoir de tout citoyen loyal est de la respecter. Ainsi | Quelle que soit la loi, le devoir de tout citoyen loyal est de la respecter. Ainsi | ||
l'esprit de légalité de la vieille Angleterre est célèbre. Que l'on rapproche de ce | l'esprit de légalité de la vieille Angleterre est célèbre. Que l'on rapproche de ce | ||
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qu'ils soient. » La Loi quelle qu'elle soit, Dieu quel qu'il soit, nous en sommes encore | qu'ils soient. » La Loi quelle qu'elle soit, Dieu quel qu'il soit, nous en sommes encore | ||
là aujourd'hui. | là aujourd'hui. | ||
On s'efforce de distinguer la Loi de l'ordre arbitraire, ukase, ordonnance ou décret, | On s'efforce de distinguer la Loi de l'ordre arbitraire, ukase, ordonnance ou décret, | ||
en disant que la première émane d'une autorité légitime. Mais toute loi qui régit des | en disant que la première émane d'une autorité légitime. Mais toute loi qui régit des | ||
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traite en ennemi, mais jamais je ne tolérerai qu'il use de moi comme de sa créature et | traite en ennemi, mais jamais je ne tolérerai qu'il use de moi comme de sa créature et | ||
qu'il me fasse une règle de sa raison ou de sa déraison. | qu'il me fasse une règle de sa raison ou de sa déraison. | ||
Les États ne peuvent subsister qu'à condition qu'il y ait une volonté souveraine, | Les États ne peuvent subsister qu'à condition qu'il y ait une volonté souveraine, | ||
considérée comme traduisant la volonté individuelle. La volonté du maître est — la | considérée comme traduisant la volonté individuelle. La volonté du maître est — la | ||
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les laisse imposer ? L'État ne peut renoncer à la prétention de régner sur la volonté de | les laisse imposer ? L'État ne peut renoncer à la prétention de régner sur la volonté de | ||
l'individu, de compter et de spéculer dessus. Il lui est absolument indispensable que | l'individu, de compter et de spéculer dessus. Il lui est absolument indispensable que | ||
nul n'ait de volonté propre ; celui qui en aurait une, l'État serait obligé de l'exclure | nul n'ait de volonté propre ; celui qui en aurait une, l'État serait obligé de l'exclure | ||
(emprisonner, bannir, etc.), et si tous en avaient une, ils supprimeraient l'État. On ne | (emprisonner, bannir, etc.), et si tous en avaient une, ils supprimeraient l'État. On ne | ||
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vouloir être le maître de tous ses membres, et cette volonté porte le nom de volonté de | vouloir être le maître de tous ses membres, et cette volonté porte le nom de volonté de | ||
l'État. | l'État. | ||
Celui qui doit, pour exister, compter sur le manque de volonté des autres est tout | Celui qui doit, pour exister, compter sur le manque de volonté des autres est tout | ||
bonnement un produit de ces autres, comme le maître est un produit du serviteur. Si la | bonnement un produit de ces autres, comme le maître est un produit du serviteur. Si la | ||
soumission venait à cesser, c'en serait fait de la domination. | soumission venait à cesser, c'en serait fait de la domination. | ||
Ma volonté d'individu est destructrice de l'État ; aussi la flétrit-il du nom d'indiscipline. | Ma volonté d'individu est destructrice de l'État ; aussi la flétrit-il du nom d'indiscipline. | ||
La volonté individuelle et l'État sont des puissances ennemies, entre lesquelles | La volonté individuelle et l'État sont des puissances ennemies, entre lesquelles | ||
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elle n'a pas encore pris possession d'elle-même, ni pris conscience de sa valeur ; aussi | elle n'a pas encore pris possession d'elle-même, ni pris conscience de sa valeur ; aussi | ||
est-elle encore incomplète, malléable, etc. | est-elle encore incomplète, malléable, etc. | ||
Tout État est despotique, que le despote soit un, qu’il soit plusieurs, ou que (et | Tout État est despotique, que le despote soit un, qu’il soit plusieurs, ou que (et | ||
c'est ainsi qu'on peut se représenter une république), tous étant maîtres, l'un soit le | c'est ainsi qu'on peut se représenter une république), tous étant maîtres, l'un soit le | ||
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bien dire de pire — de ma participation à la vie de l'État. Parce que hier j'ai voulu, | bien dire de pire — de ma participation à la vie de l'État. Parce que hier j'ai voulu, | ||
aujourd'hui je n'aurai plus de volonté ; maître hier, je serai aujourd'hui esclave. | aujourd'hui je n'aurai plus de volonté ; maître hier, je serai aujourd'hui esclave. | ||
Quel remède à cela ? Un seul : ne reconnaître aucun devoir, c'est-à-dire ne pas me | Quel remède à cela ? Un seul : ne reconnaître aucun devoir, c'est-à-dire ne pas me | ||
lier et ne pas me regarder comme lié. Si je n'ai pas de devoir, je ne connais pas non | lier et ne pas me regarder comme lié. Si je n'ai pas de devoir, je ne connais pas non | ||
plus de loi. | plus de loi. | ||
« Mais on me liera ! » — Personne ne peut enchaîner ma volonté, et je resterai | « Mais on me liera ! » — Personne ne peut enchaîner ma volonté, et je resterai | ||
toujours libre de ne pas vouloir. | toujours libre de ne pas vouloir. | ||
« Mais tout serait bien vite sens dessus dessous, si chacun pouvait faire ce qu'il | « Mais tout serait bien vite sens dessus dessous, si chacun pouvait faire ce qu'il | ||
veut ! Et qui vous dit que chacun pourrait tout faire ? N'êtes-vous pas là, et êtes-vous | veut ! Et qui vous dit que chacun pourrait tout faire ? N'êtes-vous pas là, et êtes-vous | ||
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ne soit un pauvre sire, comme une autorité sacrée. Il ne vous doit ni respect ni hommages, | ne soit un pauvre sire, comme une autorité sacrée. Il ne vous doit ni respect ni hommages, | ||
bien qu'il doive se tenir sur ses gardes en mesurant votre puissance. | bien qu'il doive se tenir sur ses gardes en mesurant votre puissance. | ||
Nous classons habituellement les États suivant la façon dont le « pouvoir suprême | Nous classons habituellement les États suivant la façon dont le « pouvoir suprême | ||
» y est partagé ; s'il appartient à un seul, c'est une Monarchie ; s'il appartient à | » y est partagé ; s'il appartient à un seul, c'est une Monarchie ; s'il appartient à | ||
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le crime que l'individu peut détruire la puissance de l'État, quand il est d'avis que c'est | le crime que l'individu peut détruire la puissance de l'État, quand il est d'avis que c'est | ||
lui qui est au-dessus de l'État et non l'État qui est au-dessus de lui. | lui qui est au-dessus de l'État et non l'État qui est au-dessus de lui. | ||
Et maintenant, si je voulais rire, je pourrais, avec une grimace d'orthodoxie, vous | Et maintenant, si je voulais rire, je pourrais, avec une grimace d'orthodoxie, vous | ||
exhorter à ne point faire de loi qui contrarie mon développement individuel, ma | exhorter à ne point faire de loi qui contrarie mon développement individuel, ma | ||
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vous des lois et, ces lois une fois données, les respecter, ou bien se résoudre à | vous des lois et, ces lois une fois données, les respecter, ou bien se résoudre à | ||
l'insubordination, au catégorique refus d'obéir ? | l'insubordination, au catégorique refus d'obéir ? | ||
De bonnes âmes disent que les lois ne devraient prescrire que ce que le sentiment | De bonnes âmes disent que les lois ne devraient prescrire que ce que le sentiment | ||
du peuple estime bon et juste. Mais que m'importe la valeur qu'ont les choses dans le | du peuple estime bon et juste. Mais que m'importe la valeur qu'ont les choses dans le | ||
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loi contre le blasphème. Sera-ce une raison pour que je ne blasphème pas ? Cette loi | loi contre le blasphème. Sera-ce une raison pour que je ne blasphème pas ? Cette loi | ||
sera-t-elle pour moi plus qu'un « ordre »? Je vous le demande ! | sera-t-elle pour moi plus qu'un « ordre »? Je vous le demande ! | ||
Toutes les formes de gouvernement reposent sur ce seul principe que tout droit et | Toutes les formes de gouvernement reposent sur ce seul principe que tout droit et | ||
toute puissance émanent de la totalité, du peuple. Car aucun gouvernement n'omet | toute puissance émanent de la totalité, du peuple. Car aucun gouvernement n'omet | ||
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monarchie. Toujours la totalité est supérieure à l'individu, et sa puissance, qu'on dit | monarchie. Toujours la totalité est supérieure à l'individu, et sa puissance, qu'on dit | ||
légitime, est le droit. | légitime, est le droit. | ||
En face de la sacro-sainteté de l'État, l'individu isolé n'est qu'un vase d'iniquité où | En face de la sacro-sainteté de l'État, l'individu isolé n'est qu'un vase d'iniquité où | ||
foisonnent « l'orgueil, la malice, la soif de scandale, la frivolité, etc. », tant qu'il ne | foisonnent « l'orgueil, la malice, la soif de scandale, la frivolité, etc. », tant qu'il ne | ||
s'est pas prosterné devant l'arche sainte, l'État. La superbe ecclésiastique des | s'est pas prosterné devant l'arche sainte, l'État. La superbe ecclésiastique des | ||
serviteurs et sujets de l'État a des châtiments exquis pour l' « orgueil » séculier. | serviteurs et sujets de l'État a des châtiments exquis pour l' « orgueil » séculier. | ||
Quand le gouvernement déclare punissable tout jeu d'esprit contre l'État, les Libéraux | Quand le gouvernement déclare punissable tout jeu d'esprit contre l'État, les Libéraux | ||
modérés viennent nous dire : Cependant, la fantaisie, la satire, l'esprit, l'humour, | modérés viennent nous dire : Cependant, la fantaisie, la satire, l'esprit, l'humour, | ||
etc., devraient pouvoir jaillir ! On devrait accorder la liberté au génie ! Ainsi, ce n'est | etc., devraient pouvoir jaillir ! On devrait accorder la liberté au génie ! Ainsi, ce n'est | ||
pas l'homme individuel, mais seulement le génie qui doit être libre ? | pas l'homme individuel, mais seulement le génie qui doit être libre ? | ||
L'État est pleinement dans son droit lorsqu'il nous dit, ou plutôt lorsque le | L'État est pleinement dans son droit lorsqu'il nous dit, ou plutôt lorsque le | ||
gouvernement nous dit en son nom : Celui qui n'est pas pour moi est contre moi. Les | gouvernement nous dit en son nom : Celui qui n'est pas pour moi est contre moi. Les | ||
chansons, les caricatures, tous ces jeux d'esprit qui prennent l'État pour plastron ont | chansons, les caricatures, tous ces jeux d'esprit qui prennent l'État pour plastron ont | ||
jadis porté les États en terre et ne sont pas du tout des « jeux innocents ». Où est | jadis porté les États en terre et ne sont pas du tout des « jeux innocents ». Où est | ||
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trop fin pour s'y laisser prendre ; il sait trop bien comment on paie les gens de belles | trop fin pour s'y laisser prendre ; il sait trop bien comment on paie les gens de belles | ||
paroles pour se contenter, lui, de cette monnaie de singe. | paroles pour se contenter, lui, de cette monnaie de singe. | ||
Cependant, on veut avoir, comme à l'école, un préau où l'on puisse jouer, car on | Cependant, on veut avoir, comme à l'école, un préau où l'on puisse jouer, car on | ||
est en somme un enfant, et on ne peut pas toujours être aussi posé qu'un vieillard. | est en somme un enfant, et on ne peut pas toujours être aussi posé qu'un vieillard. | ||
Jeunesse et sagesse ne vont guère de compagnie. | Jeunesse et sagesse ne vont guère de compagnie. | ||
C'est pour ce lieu de récréation, pour ces quelques heures de joyeux ébats, que | C'est pour ce lieu de récréation, pour ces quelques heures de joyeux ébats, que | ||
l'on marchande. Tout ce qu'on demande, c'est que l'État ne se montre pas trop | l'on marchande. Tout ce qu'on demande, c'est que l'État ne se montre pas trop | ||
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Ce n'est plus le moment de « rire », et toute plaisanterie, esprit, fantaisie, humour, | Ce n'est plus le moment de « rire », et toute plaisanterie, esprit, fantaisie, humour, | ||
etc., devient une chose amèrement grave. | etc., devient une chose amèrement grave. | ||
Quand les « esprits libéraux » réclament la liberté de la presse, ils se mettent en | Quand les « esprits libéraux » réclament la liberté de la presse, ils se mettent en | ||
contradiction avec leur propre principe et leur volonté formelle. Ils veulent ce qu'ils | contradiction avec leur propre principe et leur volonté formelle. Ils veulent ce qu'ils | ||
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biffer d'un trait de censure tout leur impertinent babil. S'ils le reconnaissent comme | biffer d'un trait de censure tout leur impertinent babil. S'ils le reconnaissent comme | ||
leur papa, ils doivent, comme des enfants, soumettre à sa censure toutes leurs paroles. | leur papa, ils doivent, comme des enfants, soumettre à sa censure toutes leurs paroles. | ||
Si tu permets à un autre de te donner raison, tu dois consentir de même à ce qu'il | Si tu permets à un autre de te donner raison, tu dois consentir de même à ce qu'il | ||
te donne tort. Si tu acceptes son approbation et ses récompenses, tu dois accepter | te donne tort. Si tu acceptes son approbation et ses récompenses, tu dois accepter | ||
également ses reproches et ses châtiments. Le non-droit marche à côté du droit, et le | également ses reproches et ses châtiments. Le non-droit marche à côté du droit, et le | ||
crime suit la légalité comme son ombre. Qu'es-tu ? Tu es un criminel! Bettina | crime suit la légalité comme son ombre. Qu'es-tu ? Tu es un criminel! Bettina <ref>Elisabeth von Arnim. (Note du Traducteur.)</ref> dit : | ||
« Le criminel est le crime de l'État lui-même | « Le criminel est le crime de l'État lui-même <ref>Dies Buch gehört dem König, p. 376.</ref>» On peut adopter la phrase, sans | ||
toutefois l'entendre exactement comme celle qui l'écrivit. En effet, le moi sans frein, | toutefois l'entendre exactement comme celle qui l'écrivit. En effet, le moi sans frein, | ||
Moi, tel que je m'appartiens à moi seul, je ne puis me compléter et me réaliser dans | Moi, tel que je m'appartiens à moi seul, je ne puis me compléter et me réaliser dans | ||
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chacun le pire et prend toutes ses précautions, précautions policières, pour que | chacun le pire et prend toutes ses précautions, précautions policières, pour que | ||
« aucun tort ne soit fait à l'État », ne quid respublica detrimenti capiat. | « aucun tort ne soit fait à l'État », ne quid respublica detrimenti capiat. | ||
Le Moi sans frein — que nous sommes tous de naissance et que nous restons | Le Moi sans frein — que nous sommes tous de naissance et que nous restons | ||
toujours dans notre for intérieur — est dans l'État un criminel incorrigible. Quand un | toujours dans notre for intérieur — est dans l'État un criminel incorrigible. Quand un | ||
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peuple est policier dans l'âme, et celui-là seul qui renie son moi, qui pratique le | peuple est policier dans l'âme, et celui-là seul qui renie son moi, qui pratique le | ||
« renoncement » obtient ses suffrages. | « renoncement » obtient ses suffrages. | ||
Dans le livre en question, Bettina, qui a bon coeur, ne considère, l'État que comme | Dans le livre en question, Bettina, qui a bon coeur, ne considère, l'État que comme | ||
un malade et compte sur sa guérison, guérison qu'elle attend de la thérapeutique des | un malade et compte sur sa guérison, guérison qu'elle attend de la thérapeutique des | ||
« démagogues | « démagogues <ref>Ibid., p. 376.</ref>». Seulement l'État n'est pas malade ; il est au contraire en parfaite | ||
santé, du moment qu'il tient à distance les démagogues qui veulent le saigner au profit | santé, du moment qu'il tient à distance les démagogues qui veulent le saigner au profit | ||
des individus, au profit de « tous ». Ses fidèles sont les meilleurs démagogues, les | des individus, au profit de « tous ». Ses fidèles sont les meilleurs démagogues, les | ||
meilleurs pasteurs du peuple qu'il peut désirer. À en croire Bettina | meilleurs pasteurs du peuple qu'il peut désirer. À en croire Bettina <ref>Ibid., p. 374</ref>« l'État doit | ||
développer le germe de liberté que renferme l'humanité, sinon il n'est qu'une | développer le germe de liberté que renferme l'humanité, sinon il n'est qu'une | ||
marâtre ». Il ne saurait être autre chose, car par le fait même qu'il se préoccupe du | marâtre ». Il ne saurait être autre chose, car par le fait même qu'il se préoccupe du | ||
bien de l'« humanité », l'individu n'est plus pour lui que... | bien de l'« humanité », l'individu n'est plus pour lui que... | ||
réponse du bourgmestre | <ref>Jeu de mot intraduisible : Rabenmutter, mère corbeau, marâtre. — Rabenfutter, nourriture du | ||
corbeau, charogne. (Note du Traducteur.)</ref>Qu'elle est donc juste, la | |||
réponse du bourgmestre <ref>Dies Buch gehört dem König, p. 381.</ref>: « Quoi ! l'État n'aurait, d'autre devoir que celui de garder | |||
des malades incurables ? — Allons donc ! De tout temps, l'État sain s'est amputé de | des malades incurables ? — Allons donc ! De tout temps, l'État sain s'est amputé de | ||
ses membres malades et ne s'est pas fait infirmier. Il n'a pas besoin d'être si économe | ses membres malades et ne s'est pas fait infirmier. Il n'a pas besoin d'être si économe | ||
Ligne 458 : | Ligne 499 : | ||
souffre de faire des victimes, mais l'expérience lui a appris que cette dureté est le seul | souffre de faire des victimes, mais l'expérience lui a appris que cette dureté est le seul | ||
salut. Il est des maladies qu'on ne peut guérir que par l'emploi de remèdes héroïques. | salut. Il est des maladies qu'on ne peut guérir que par l'emploi de remèdes héroïques. | ||
Le médecin qui, ayant reconnu une de ces maladies, ne recourt qu'à un palliatif | Le médecin qui, ayant reconnu une de ces maladies, ne recourt qu'à un palliatif | ||
anodin ne la guérira jamais et laissera mourir son patient après de plus ou moins | anodin ne la guérira jamais et laissera mourir son patient après de plus ou moins | ||
longues souffrances ! » C'est parfait, mais je n'en dirai pas autant de la question de | longues souffrances ! » C'est parfait, mais je n'en dirai pas autant de la question de | ||
Mme la Conseillère | Mme la Conseillère <ref>Die Frau Rath, ta Conseillère Goethe (la mère du poète), est le personnage principal du livre | ||
d'Elisabeth von Arnim. (Note du Traducteur.)</ref>: « Est-ce guérir que d'employer la mort comme moyen curatif ? | |||
Eh ! chère madame, ce n'est pas à lui-même que l'État donne la mort, mais à un | Eh ! chère madame, ce n'est pas à lui-même que l'État donne la mort, mais à un | ||
membre gangrené ! Il arrache l'oeil qui le scandalise, etc. | membre gangrené ! Il arrache l'oeil qui le scandalise, etc. | ||
« La seule voie de salut pour l'État malade est de faire prospérer en lui-même | « La seule voie de salut pour l'État malade est de faire prospérer en lui-même | ||
l'homme | l'homme <ref>Ibid., p. 385.</ref>» Si, comme le fait Bettina, on entend ici par l'homme l'idée « Homme », | ||
elle a raison : l'État « malade » guérira à mesure que l’« Homme » sera plus florissant, | elle a raison : l'État « malade » guérira à mesure que l’« Homme » sera plus florissant, | ||
car plus les individus sont possédés de l'« Homme », plus l'État s'affermit. | car plus les individus sont possédés de l'« Homme », plus l'État s'affermit. | ||
Mais si par l'homme on entend l'individu, la foule des unités humaines (et c'est | Mais si par l'homme on entend l'individu, la foule des unités humaines (et c'est | ||
vers ce sens-là que l'auteur incline peu à peu, parce qu'elle n'a pas clairement défini | vers ce sens-là que l'auteur incline peu à peu, parce qu'elle n'a pas clairement défini | ||
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bande de brigands, périrait ; comme elle s'en doute, elle juge préférable de fusiller | bande de brigands, périrait ; comme elle s'en doute, elle juge préférable de fusiller | ||
celui de ses membres qui trahit quelques velléités de rentrer dans « le droit chemin ». | celui de ses membres qui trahit quelques velléités de rentrer dans « le droit chemin ». | ||
Bettina, dans ce livre, est patriote et même philanthrope ; elle a en vue le bonheur | Bettina, dans ce livre, est patriote et même philanthrope ; elle a en vue le bonheur | ||
des hommes. Elle est aussi mécontente de l'ordre établi que son héroïne l'est de tous | des hommes. Elle est aussi mécontente de l'ordre établi que son héroïne l'est de tous | ||
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de la diplomatie, tandis que ceux-ci font ce reproche aux méchants, aux « séducteurs | de la diplomatie, tandis que ceux-ci font ce reproche aux méchants, aux « séducteurs | ||
du peuple ». | du peuple ». | ||
Qu'est-ce que le criminel de droit commun ? C'est celui qui commet l'erreur fatale | Qu'est-ce que le criminel de droit commun ? C'est celui qui commet l'erreur fatale | ||
de toucher à ce qui est au peuple au lieu de chercher ce qui est à lui. Il a convoité le | de toucher à ce qui est au peuple au lieu de chercher ce qui est à lui. Il a convoité le | ||
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se mesure la valeur d'un homme. Ah ! si vous étiez coupables ! Mais non vous êtes | se mesure la valeur d'un homme. Ah ! si vous étiez coupables ! Mais non vous êtes | ||
des « justes ». Eh bien ! — tâchez que votre maître soit content de vous ! | des « justes ». Eh bien ! — tâchez que votre maître soit content de vous ! | ||
Dans un code criminel rédigé par la conscience chrétienne ou par l'homme selon | Dans un code criminel rédigé par la conscience chrétienne ou par l'homme selon | ||
le Christ, la notion de crime est intimement liée à celle de — manque de coeur et ne | le Christ, la notion de crime est intimement liée à celle de — manque de coeur et ne | ||
Ligne 520 : | Ligne 556 : | ||
de châtiment. Le maître a droit à l'amour de chacun de ses sujets ; renier cet amour est | de châtiment. Le maître a droit à l'amour de chacun de ses sujets ; renier cet amour est | ||
un crime de haute trahison qui mérite la mort. | un crime de haute trahison qui mérite la mort. | ||
L'adultère est un manque de coeur punissable ; il faut pour le commettre n'avoir | L'adultère est un manque de coeur punissable ; il faut pour le commettre n'avoir | ||
pas de coeur, n'avoir ni enthousiasme ni pathos pour la sainteté du mariage. Tant que | pas de coeur, n'avoir ni enthousiasme ni pathos pour la sainteté du mariage. Tant que | ||
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rompt avec ces exigences du coeur se fait des ennemis de tous les hommes moraux, de | rompt avec ces exigences du coeur se fait des ennemis de tous les hommes moraux, de | ||
tous les hommes de sentiment. | tous les hommes de sentiment. | ||
Les Krummacher et consorts sont les gens qu'il faut pour rédiger un code pénal du | Les Krummacher et consorts sont les gens qu'il faut pour rédiger un code pénal du | ||
coeur et lui donner de l'homogénéité ; un certain projet de loi en témoigne. Pour être | coeur et lui donner de l'homogénéité ; un certain projet de loi en témoigne. Pour être | ||
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critique et du doute sera frappée d'anathème ; alors enfin l'individu sera convaincu | critique et du doute sera frappée d'anathème ; alors enfin l'individu sera convaincu | ||
devant le tribunal de la conscience chrétienne d'être foncièrement — criminel. | devant le tribunal de la conscience chrétienne d'être foncièrement — criminel. | ||
Les hommes de la Révolution ont souvent parlé des « justes représailles » du | Les hommes de la Révolution ont souvent parlé des « justes représailles » du | ||
peuple comme de son « droit ». Ici vengeance et droit se confondent. Est-ce là le | peuple comme de son « droit ». Ici vengeance et droit se confondent. Est-ce là le | ||
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sous peine de n'être qu' « un pécheur et un criminel ». Et le « coupable » tombe sous | sous peine de n'être qu' « un pécheur et un criminel ». Et le « coupable » tombe sous | ||
le « coup de la loi ». | le « coup de la loi ». | ||
Il appert que c'est de nouveau l'« Homme » qui engendre les concepts de crime, | Il appert que c'est de nouveau l'« Homme » qui engendre les concepts de crime, | ||
de péché et, par suite, de droit. Un homme en qui je ne reconnais pas l'Homme est un | de péché et, par suite, de droit. Un homme en qui je ne reconnais pas l'Homme est un | ||
« pécheur », un « coupable ». | « pécheur », un « coupable ». | ||
On ne peut être criminel qu'envers quelque chose de sacré. Envers Moi, tu ne | On ne peut être criminel qu'envers quelque chose de sacré. Envers Moi, tu ne | ||
seras jamais criminel, tu ne peux être que mon adversaire. Mais il y a déjà crime à ne | seras jamais criminel, tu ne peux être que mon adversaire. Mais il y a déjà crime à ne | ||
point haïr celui qui offense une chose sacrée, l'apostrophe de Saint-Just à Danton en | point haïr celui qui offense une chose sacrée, l'apostrophe de Saint-Just à Danton en | ||
témoigne : « N'es-tu point criminel et responsable de n'avoir pas haï les ennemis de la | témoigne : « N'es-tu point criminel et responsable de n'avoir pas haï les ennemis de la | ||
patrie ? » | patrie ? » | ||
Si l'on adopte l'idée de la Révolution et si l'on entend par « Homme » le « bon | Si l'on adopte l'idée de la Révolution et si l'on entend par « Homme » le « bon | ||
citoyen », de cette conception de l'Homme vont découler tous les « délits et crimes | citoyen », de cette conception de l'Homme vont découler tous les « délits et crimes | ||
politiques ». | politiques ». | ||
En tout cela, c'est l'Individu, l'homme individuel qui passe pour le monstre, tandis | En tout cela, c'est l'Individu, l'homme individuel qui passe pour le monstre, tandis | ||
que l'homme abstrait est décoré du titre d'« Homme ». Quelque nom qu'on donne à ce | que l'homme abstrait est décoré du titre d'« Homme ». Quelque nom qu'on donne à ce | ||
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patriote, etc., devant l' « Homme » victorieux tombent aussi bien ceux qui voudraient | patriote, etc., devant l' « Homme » victorieux tombent aussi bien ceux qui voudraient | ||
réaliser une conception différente de l'Homme que ceux qui veulent se réaliser euxmêmes. | réaliser une conception différente de l'Homme que ceux qui veulent se réaliser euxmêmes. | ||
Et avec quelle onction on se coupe la gorge au nom de la loi, du peuple souverain, | Et avec quelle onction on se coupe la gorge au nom de la loi, du peuple souverain, | ||
de Dieu, etc.! | de Dieu, etc.! | ||
Lorsque les persécutés ont recours à la ruse pour échapper à la sévérité de leurs | Lorsque les persécutés ont recours à la ruse pour échapper à la sévérité de leurs | ||
cafards de juges, on les accuse d' « hypocrisie »; c'est, par exemple, le reproche que | cafards de juges, on les accuse d' « hypocrisie »; c'est, par exemple, le reproche que | ||
fait Saint-Just à ceux qu'il accuse dans son discours contre Danton. On doit être un | fait Saint-Just à ceux qu'il accuse dans son discours contre Danton. On doit être un | ||
fou et se livrer à leur Moloch. | fou et se livrer à leur Moloch. | ||
Les crimes ont leur source dans les idées fixes. La sainteté du mariage est une idée | Les crimes ont leur source dans les idées fixes. La sainteté du mariage est une idée | ||
fixe. De ce que la foi conjugale est sacrée, il s'ensuit que la trahir est criminel; et, en | fixe. De ce que la foi conjugale est sacrée, il s'ensuit que la trahir est criminel; et, en | ||
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peine comme un crime contre la liberté, et ce n'est qu'à ce point de vue que l'opinion | peine comme un crime contre la liberté, et ce n'est qu'à ce point de vue que l'opinion | ||
publique réprouve la loi en question. | publique réprouve la loi en question. | ||
La Société veut, il est vrai, que chacun obtienne son droit, mais ce droit n'est que | La Société veut, il est vrai, que chacun obtienne son droit, mais ce droit n'est que | ||
celui que la Société a sanctionné, c'est le droit de la Société et non de chacun. | celui que la Société a sanctionné, c'est le droit de la Société et non de chacun. | ||
Moi, au contraire, c'est fort de ma propre puissance que je prends ou que je me | Moi, au contraire, c'est fort de ma propre puissance que je prends ou que je me | ||
donne un droit, et, vis-à-vis de toute puissance supérieure à la mienne, je suis un | donne un droit, et, vis-à-vis de toute puissance supérieure à la mienne, je suis un | ||
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avec ses « éternels droits de l'Homme »; je ne connais pas plus de droit humain que | avec ses « éternels droits de l'Homme »; je ne connais pas plus de droit humain que | ||
de droit divin. | de droit divin. | ||
Droit « en soi et pour soi » : Donc, nullement relatif à moi ! Droit ; « absolu » : | Droit « en soi et pour soi » : Donc, nullement relatif à moi ! Droit ; « absolu » : | ||
Donc, séparé de Moi ! Un être en soi et pour soi ! Un Absolu ! Un Droit éternel à côté | Donc, séparé de Moi ! Un être en soi et pour soi ! Un Absolu ! Un Droit éternel à côté | ||
d'une Vérité éternelle ! | d'une Vérité éternelle ! | ||
Le Droit, tel que le conçoivent les Libéraux, m'oblige, parce qu'il est une émanation | Le Droit, tel que le conçoivent les Libéraux, m'oblige, parce qu'il est une émanation | ||
de la Raison humaine, en face de laquelle ma raison n'est que « déraison ». C'est | de la Raison humaine, en face de laquelle ma raison n'est que « déraison ». C'est | ||
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réalité ; seules ta raison et ma raison sont réelles, de même que et parce que toi et moi | réalité ; seules ta raison et ma raison sont réelles, de même que et parce que toi et moi | ||
seuls sommes réels. | seuls sommes réels. | ||
Par son origine, le Droit est une pensée; c'est ma pensée, c'est-à-dire qu'elle a sa | Par son origine, le Droit est une pensée; c'est ma pensée, c'est-à-dire qu'elle a sa | ||
source en moi. Mais sitôt qu'elle a jailli hors de moi, sitôt le « mot » prononcé, « le | source en moi. Mais sitôt qu'elle a jailli hors de moi, sitôt le « mot » prononcé, « le | ||
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notre puissance de créateurs : la créature est plus que le créateur, elle est « en soi et | notre puissance de créateurs : la créature est plus que le créateur, elle est « en soi et | ||
pour soi » | pour soi » | ||
Ne laisse donc plus le droit vaguer en liberté, ramène-le à sa source, c'est-à-dire à | Ne laisse donc plus le droit vaguer en liberté, ramène-le à sa source, c'est-à-dire à | ||
toi, et il sera ton droit : sera juste ce qui te sera — « juste ». | toi, et il sera ton droit : sera juste ce qui te sera — « juste ». | ||
Le Droit a été attaqué sur son propre terrain et avec ses propres armes, lorsque le | Le Droit a été attaqué sur son propre terrain et avec ses propres armes, lorsque le | ||
Libéralisme a déclaré la guerre au « privilège ». | Libéralisme a déclaré la guerre au « privilège ». | ||
Privilège et égalité des droits — autour de ces deux idées se livre un combat | Privilège et égalité des droits — autour de ces deux idées se livre un combat | ||
acharné. | acharné. | ||
Mais est-il au monde une puissance, une seule, que ce soit une puissance imaginaire | Mais est-il au monde une puissance, une seule, que ce soit une puissance imaginaire | ||
comme Dieu, la Loi, etc., ou une puissance réelle comme toi et moi, devant | comme Dieu, la Loi, etc., ou une puissance réelle comme toi et moi, devant | ||
Ligne 628 : | Ligne 680 : | ||
Nègre que le plus pur des Caucasiens ; un chien même n'a pas pour toi en ce moment | Nègre que le plus pur des Caucasiens ; un chien même n'a pas pour toi en ce moment | ||
moins de valeur qu'un homme. | moins de valeur qu'un homme. | ||
Mais, inversement, est-il au monde quelqu'un qui puisse ne pas éprouver pour | Mais, inversement, est-il au monde quelqu'un qui puisse ne pas éprouver pour | ||
chacun soit une « prédilection », soit une « répulsion »? Dieu poursuit les méchants | chacun soit une « prédilection », soit une « répulsion »? Dieu poursuit les méchants | ||
de sa colère, la Loi puni celui qui sort de la légalité ; et toi-même, ta porte n'est-elle | de sa colère, la Loi puni celui qui sort de la légalité ; et toi-même, ta porte n'est-elle | ||
pas ouverte à toute heure à l'un et toujours fermée à l'autre ? | pas ouverte à toute heure à l'un et toujours fermée à l'autre ? | ||
L' « égalité » des droits n'est qu'un leurre, car droit ne signifiant ni plus ni moins | L' « égalité » des droits n'est qu'un leurre, car droit ne signifiant ni plus ni moins | ||
qu'autorisation, le droit qu'on nous reconnaît n'est qu'une faveur qu'on nous accorde. | qu'autorisation, le droit qu'on nous reconnaît n'est qu'une faveur qu'on nous accorde. | ||
Ligne 637 : | Ligne 691 : | ||
nullement contradictoires, la grâce qu'on nous fait devant être elle aussi « méritée » : | nullement contradictoires, la grâce qu'on nous fait devant être elle aussi « méritée » : | ||
nous n'accordons la faveur d'un sourire qu'à celui qui a su nous l'extorquer. | nous n'accordons la faveur d'un sourire qu'à celui qui a su nous l'extorquer. | ||
On rêve de voir mettre « tous les citoyens sur un même pied d'égalité ». Évidemment, | On rêve de voir mettre « tous les citoyens sur un même pied d'égalité ». Évidemment, | ||
en tant que citoyens, ils sont tous égaux devant l'État, mais celui-ci, suivant le | en tant que citoyens, ils sont tous égaux devant l'État, mais celui-ci, suivant le | ||
Ligne 643 : | Ligne 697 : | ||
autres ; il doit en outre distinguer encore entre eux pour séparer les bons citoyens des | autres ; il doit en outre distinguer encore entre eux pour séparer les bons citoyens des | ||
mauvais, etc. | mauvais, etc. | ||
Bruno Bauer se base, pour résoudre sa Question juive, sur l'illégitimité du « privilège | Bruno Bauer se base, pour résoudre sa Question juive, sur l'illégitimité du « privilège | ||
». Comme le Juif et le Chrétien ont chacun quelque chose que n'a pas l'autre, un | ». Comme le Juif et le Chrétien ont chacun quelque chose que n'a pas l'autre, un | ||
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cet avantage et le consacre comme un « privilège », s'interdisant par là même tout | cet avantage et le consacre comme un « privilège », s'interdisant par là même tout | ||
espoir de devenir jamais « État libre ». | espoir de devenir jamais « État libre ». | ||
Mais si l'un a quelque chose de plus que l'autre, c'est soi-même, c'est son unicité : | Mais si l'un a quelque chose de plus que l'autre, c'est soi-même, c'est son unicité : | ||
par là seulement chacun reste exceptionnel, exclusif. | par là seulement chacun reste exceptionnel, exclusif. | ||
Chacun fait de son mieux valoir sa caractéristique devant un tiers et tâche, s'il | Chacun fait de son mieux valoir sa caractéristique devant un tiers et tâche, s'il | ||
veut se le rendre favorable, de la lui faire paraître aussi attrayante que possible. | veut se le rendre favorable, de la lui faire paraître aussi attrayante que possible. | ||
Ce tiers doit-il être insensible à la différence qu'il constate entre le premier et le | Ce tiers doit-il être insensible à la différence qu'il constate entre le premier et le | ||
second ? Est-ce là ce qu'on exige de l'État libre ou de l'Humanité ? Ils devraient en ce | second ? Est-ce là ce qu'on exige de l'État libre ou de l'Humanité ? Ils devraient en ce | ||
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soit. On ne s'imagine une telle indifférence ni de la part de Dieu qui sépare les siens | soit. On ne s'imagine une telle indifférence ni de la part de Dieu qui sépare les siens | ||
des méchants, ni de la part de l'État qui distingue les bons citoyens des mauvais. | des méchants, ni de la part de l'État qui distingue les bons citoyens des mauvais. | ||
Ce qu'on cherche, pourtant, c'est précisément ce tiers qui n'accorderait plus aucun | Ce qu'on cherche, pourtant, c'est précisément ce tiers qui n'accorderait plus aucun | ||
« privilège ». Et on l'appelle état libre. Humanité ou autrement. | « privilège ». Et on l'appelle état libre. Humanité ou autrement. | ||
Les Juifs et les Chrétiens, que Bruno Bauer a foudroyés de son mépris pour leur | Les Juifs et les Chrétiens, que Bruno Bauer a foudroyés de son mépris pour leur | ||
prétention à des « prérogatives » devraient pouvoir et vouloir renoncer, par abnégation | prétention à des « prérogatives » devraient pouvoir et vouloir renoncer, par abnégation | ||
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toute religiosité juive et chrétienne. Il suffirait qu'ils cessassent de se prétendre des | toute religiosité juive et chrétienne. Il suffirait qu'ils cessassent de se prétendre des | ||
êtres « à part ». | êtres « à part ». | ||
Mais à supposer qu'ils renonçassent à leur exclusivisme, ils n'abandonneraient pas | Mais à supposer qu'ils renonçassent à leur exclusivisme, ils n'abandonneraient pas | ||
pour cela le champ de bataille où leur hostilité s'est si longtemps exercée ; ils | pour cela le champ de bataille où leur hostilité s'est si longtemps exercée ; ils | ||
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vrai, de te roidir contre moi, et d'affirmer ta particularité, ton individualité : tu n'as pas | vrai, de te roidir contre moi, et d'affirmer ta particularité, ton individualité : tu n'as pas | ||
à céder ni à te renier toi-même. | à céder ni à te renier toi-même. | ||
On prend l'antithèse dans un sens trop formel et trop restreint lorsqu'on s'attache | On prend l'antithèse dans un sens trop formel et trop restreint lorsqu'on s'attache | ||
simplement à la « résoudre » pour faire place à une « synthèse ». Il faudrait au contraire | simplement à la « résoudre » pour faire place à une « synthèse ». Il faudrait au contraire | ||
accentuer encore l'opposition. En tant que juif et chrétien, vous n'êtes pas | accentuer encore l'opposition. En tant que juif et chrétien, vous n'êtes pas | ||
encore assez radicalement opposés, vous n'êtes en désaccord qu'au sujet de la religion, | encore assez radicalement opposés, vous n'êtes en désaccord qu'au sujet de la religion, | ||
et c'est comme si vous vous querelliez pour la barbe de l'empereur ou quelque | et c'est comme si vous vous querelliez pour la barbe de l'empereur ou quelque | ||
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vous n'avez fait jusqu'à présent que dissimuler. Alors enfin l'antithèse sera résolue, | vous n'avez fait jusqu'à présent que dissimuler. Alors enfin l'antithèse sera résolue, | ||
mais pour cette seule raison qu'une plus forte l'aura absorbée. | mais pour cette seule raison qu'une plus forte l'aura absorbée. | ||
Notre faiblesse n'est pas d'être opposés aux autres, mais bien de ne pas leur être | Notre faiblesse n'est pas d'être opposés aux autres, mais bien de ne pas leur être | ||
radicalement opposés, c'est-à-dire de ne pas en être totalement distincts, ou encore de | radicalement opposés, c'est-à-dire de ne pas en être totalement distincts, ou encore de | ||
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étaient sous le même bonnet, personne, il est vrai, n'aurait plus à se découvrir devant | étaient sous le même bonnet, personne, il est vrai, n'aurait plus à se découvrir devant | ||
les autres ! | les autres ! | ||
La dernière opposition et la plus radicale, celle de l'Unique à l'Unique, est au fond | La dernière opposition et la plus radicale, celle de l'Unique à l'Unique, est au fond | ||
bien éloignée de ce qu'on entend par opposition, sans pour cela retomber dans l'unité | bien éloignée de ce qu'on entend par opposition, sans pour cela retomber dans l'unité | ||
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un tiers et ne te tiens plus avec lui sur le « terrain du droit » ni sur aucun autre terrain | un tiers et ne te tiens plus avec lui sur le « terrain du droit » ni sur aucun autre terrain | ||
commun. L'opposition se résout en une séparation, en une unicité radicale. Celle-ci, il | commun. L'opposition se résout en une séparation, en une unicité radicale. Celle-ci, il | ||
est vrai, pourrait passer pour un nouveau trait commun, pour un trait de ressemblance | est vrai, pourrait passer pour un nouveau trait commun, pour un trait de ressemblance; mais la ressemblance consisterait ici précisément dans la dissemblance et ne serait | ||
; mais la ressemblance consisterait ici précisément dans la dissemblance et ne serait | |||
elle-même que dissemblance ; une dissemblance semblable, mais aux yeux seulement | elle-même que dissemblance ; une dissemblance semblable, mais aux yeux seulement | ||
de ceux qui s'amusent à faire des comparaisons. | de ceux qui s'amusent à faire des comparaisons. | ||
La polémique contre le privilège est un des traits caractéristiques du Libéralisme ; | La polémique contre le privilège est un des traits caractéristiques du Libéralisme ; | ||
il excommunie le « privilège » par dévotion pour le « Droit »; mais il doit s'en tenir à | il excommunie le « privilège » par dévotion pour le « Droit »; mais il doit s'en tenir à | ||
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présentera-t-il pas sous un tout autre aspect que ce timide combat contre le privilège | présentera-t-il pas sous un tout autre aspect que ce timide combat contre le privilège | ||
qui ne se livre que devant un juge, le « Droit », et selon l'esprit de ce juge ? | qui ne se livre que devant un juge, le « Droit », et selon l'esprit de ce juge ? | ||
Il me reste, pour finir, à rayer de mon vocabulaire ce mot Droit dont je n'ai voulu | Il me reste, pour finir, à rayer de mon vocabulaire ce mot Droit dont je n'ai voulu | ||
faire usage qu'aussi longtemps que, fouillant les entrailles de la chose, je ne pouvais | faire usage qu'aussi longtemps que, fouillant les entrailles de la chose, je ne pouvais | ||
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« mon droit » n'est plus nullement un « droit » car un droit ne peut être conféré que | « mon droit » n'est plus nullement un « droit » car un droit ne peut être conféré que | ||
par un Esprit, que cet Esprit soit celui de la nature, celui de l'espèce, de l'humanité, ou | par un Esprit, que cet Esprit soit celui de la nature, celui de l'espèce, de l'humanité, ou | ||
de Dieu, de Sa Sainteté, de Son Éminence, etc. Ce que je possède indépendamment de | de Dieu, de Sa Sainteté, de Son Éminence, etc. Ce que je possède indépendamment de | ||
la sanction de l'Esprit, je le possède sans droit, je le possède uniquement par ma | la sanction de l'Esprit, je le possède sans droit, je le possède uniquement par ma | ||
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droit, et ce ne sont pas mes droits imprescriptibles dont je m'enorgueillis ou qui me | droit, et ce ne sont pas mes droits imprescriptibles dont je m'enorgueillis ou qui me | ||
consolent. | consolent. | ||
Le Droit absolu entraîne dans sa chute les droits eux-mêmes, et avec eux s'écroule | Le Droit absolu entraîne dans sa chute les droits eux-mêmes, et avec eux s'écroule | ||
la souveraineté de l' « idée de droit ». Car il ne faut pas oublier que nous avons été | la souveraineté de l' « idée de droit ». Car il ne faut pas oublier que nous avons été | ||
jusqu'ici gouvernés par des idées, des notions, des principes, et que parmi tant de | jusqu'ici gouvernés par des idées, des notions, des principes, et que parmi tant de | ||
maîtres l'idée de droit ou l'idée de justice a joué un des principaux rôles. | maîtres l'idée de droit ou l'idée de justice a joué un des principaux rôles. | ||
Légitime ou illégitime, juste ou injuste, que m'importe ? Ce que me permet ma | Légitime ou illégitime, juste ou injuste, que m'importe ? Ce que me permet ma | ||
puissance, personne d'autre n'a besoin de me le permettre ; elle me donne la seule | puissance, personne d'autre n'a besoin de me le permettre ; elle me donne la seule | ||
autorisation qu'il me faille. Le droit est une marotte dont nous a gratifiés un fantôme ; | autorisation qu'il me faille. Le droit est une marotte dont nous a gratifiés un fantôme ; | ||
la force, c'est moi-même, moi qui suis puissant, qui suis possesseur de la puissance. | la force, c'est moi-même, moi qui suis puissant, qui suis possesseur de la puissance. | ||
Le droit est au-dessus de moi, il est absolu, il n'existe que chez un être supérieur | Le droit est au-dessus de moi, il est absolu, il n'existe que chez un être supérieur | ||
qui me l'accorde comme une faveur ; c'est une grâce que me fait le juge. La puissance | qui me l'accorde comme une faveur ; c'est une grâce que me fait le juge. La puissance | ||
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== Notes et références == | == Notes et références == |
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